Convention des Clubs APM

Du 1er octobre (dès 10h) au 2 octobre (16h30)
Lille, Grand-Palais

Envol. L’autre et l’ailleurs

Quel est l’espace de l’aventure ? Il est celui qui permettra que quelque chose advienne. C’est le « blanc de la carte », au sens propre de cette couleur qui, parce qu’elle contient tous les possibles, devient le lieu où peut se réinventer l’espace rêvé. C’est aussi l’espace de la rencontre qui a « partie liée avec l’inattendu » . C’est celui de notre disponibilité à ce qui peut arriver, à l'accident, ce qu’il n’est pas prévu que notre regard rencontre. C’est un vide, un creux que nous préservons comme un bien précieux sans en connaître encore la destination.

(Détours. Loin des chemins balisés)
Mais quel est le temps de l’aventure ? Vladimir Jankélévitch met en relation l’aventure, l’ennui et le sérieux, qui seraient trois manières de considérer le temps : l’aventure espère le surgissement de l’avenir, tandis que le sérieux se déploie dans la durée, quand ce n’est pas l’ennui. Mais il y a aussi de la nostalgie dans l’aventure : vivre le rêve c’est entamer l’espace du rêve, explorer c’est rétrécir les possibilités d’explorer, c’est ouvrir la perspective du regret d’une perte. Le paradoxe des explorateurs (quoiqu’ils explorent) serait de susciter la nostalgie d’un monde dont ils contribuent à la perte.

(Péripéties. Temps court)
Et l’instant de l’aventure, quel est-il ? L’aventure serait alors un usage du temps, la chance dont nous pouvons nous emparer de le rythmer plutôt que de le subir, c’est-à-dire de le ponctuer de moment critiques « d’ouverture et de franchissement »

(Résidence. Temps long)
Comment de tels instant peuvent-ils constituer une existence ? Quel serait « l’être » de l’aventure ? 
Georg Simmel propose que cela consiste à conduire sa vie dans un état d’esprit qui associe deux pôles opposés : la confiance en la maîtrise de ses propres ressources et l’acceptation de l’inconnu. Autrement dit : « l’intersection du moment de sécurité et du moment d’insécurité ». « Être aventureux » serait alors une constante réinvention de soi, source d’un sentiment qui est peut-être la définition même de l’aventure. Car enfin, qui nous dit que le caractère aventureux d’une entreprise peut prétendre à l’objectivité ? Est aventureux ce qui est ressenti comme tel. « L’être » de l’aventure serait alors ce qui nous permet de vivre notre vie comme une aventure, ce qui l’enchante, ce qui l’exalte peut-être, ce qui nous fait parfois nous sentir « exposés », au-devant de nous-mêmes. Avec le risque, justement, de la valorisation du risque pour lui-même, d’une hypertrophie du moi, de la référence à un obscur idéal aristocratique de « ceux qui osent ». Pouvons-nous dépouiller l’aventure de cette nostalgie et de cette pseudo mystique ?

(La clé des champs. Ouverture)
Ce qui se dégage des rapports à l’espace, au temps, à l’existence, fait ressortir l’aventure comme le siège d’ambivalences, de mouvements, de mises en déséquilibre. Rapport au temps, espoir d’un avenir ouvert à des possibles que l’on aspire à réaliser, mêlé à la nostalgie de temps dont on regrette l’étendue des possibles. Rapport à l’espace, dans ce mouvement paradoxal par lequel le rêve donne la ressource de se risquer à découvrir de espaces inconnus qui, lorsqu’ils ne le seront plus, auront rétréci d’autant l’espace de nos rêves. Rapport à l’existence, dans lequel l’aventure est souvent revendiquée comme une manière de « vivre pleinement », alors même que la condition de l’aventure est la création de vides. « Ce que le vide physique in fine nous demande de penser, c’est le possible ». Rapport à l’existence par lequel on se veut l’acteur de la réponse à ses propres attentes, alors même que la condition de l’aventure est l’irruption de l’inattendu, de ce plus qu’est le « hors d’attente » .Rapport à l’existence dans une dialectique entre la maîtrise et l’abandon, entre l’ambition et la certitude d’être fini. « Dès qu’il n’entrave plus notre liberté, l’obstacle rend l’insigne service de définir notre être, en délimitant un espace soumis à notre volonté et en nous refusant l’accès à un horizon où nos forces s’exténueraient (...) Notre plus grande richesse est dans le consentement à la finitude, dans l’affrontement de l’obstacle ».

Erik Decamp, expert Apm.

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